Atténuer la fièvre née de l’illusion

(d’après les célèbres prières de la reine Kunti)


par  Sa Divine Grâce
A.C Bhaktivedanta Swami Prabhupāda

(traduction de Denis Bernier et Pierre Corbeil)

Neuvième Chapitre 


Atténuer la fièvre
née de l’illusion 

janmaiśvaryaśrutaśrībhir
edhamānamadaḥ pumān
naivārhaty abhidhātuḿ vai
tvām akiñcanagocaram


 » Il est facile de T’atteindre, ô Seigneur, mais seulement pour l’être désenchanté de la matière. Car, celui qui foule le sentier de la prospérité matérielle, que grise l’ambition d’une naissance noble, de vastes richesses, d’une haute éducation et de traits physiques charmeurs, reste incapable de s’adresser à Ta Grâce avec sincérité. « 
( Srimad-Bhâgavatam 1.8.26 )


La prospérité matérielle se traduit par le fait de naître dans une famille noble et de posséder de grandes richesses, une éducation supérieure et des traits physiques séduisants. Tous les matérialistes brûlent du désir d’acquérir cette prospérité, considérée comme la base de la civilisation matérielle. Mais ces divers atouts éphémères enivrent celui qui les possède, le font s’infatuer d’une vanité trompeuse. Devenu suffisant, voilà qu’il se trouve incapable de s’adresser au Seigneur avec sincérité, de prononcer avec âme Son Saint Nom :  » ô Govinda « ,  » ô Krishna « . Or, les sâstras ( les Ecritures), nous révèlent qu’en prononçant ne serait-ce qu’une fois le Saint Nom du Seigneur, l’on peut s’affranchir d’un plus grand nombre de fautes que l’on n’en pourra jamais commettre. Telle est la puissance du Saint Nom. Et cette assertion ne comporte pas la moindre part d’exagération; cependant, il faut aussi prendre en compte la qualité de notre chant du Saint Nom, qualité qui détermine la profondeur de notre sentiment, de notre sincérité. L’homme sans recours peut prononcer le Saint Nom avec force sincérité; qui le fait dans un sentiment de grande satisfaction matérielle en demeure incapable. Ainsi, un matérialiste infatué peut, à l’occasion, prononcer le Saint Nom du Seigneur, mais il ne saurait y mettre la qualité qu’il faut. Par suite, les quatre objets du progrès matériel – 1) un noble lignage, 2) de grandes richesses, 3) une haute éducation, et  4) des traits corporels séduisants – représentent, dans un sens, autant d’obstacles sur la voie du progrès spirituel.
Le corps matériel se trouve être une enveloppe externe de l’âme, elle de nature purement spirituelle, tout comme la fièvre constitue la manifestation externe d’un état morbide dans le corps essentiellement sain. Or, lorsqu’on souffre de la fièvre, il convient en général de la faire baisser, et non pas de l’aggraver par un traitement inadéquat. De même, lorsqu’une âme progressant sur la voie spirituelle s’appauvrit matériellement, comme cela se produit parfois, il n’y a pas lieu de s’alarmer, car il s’agit là d’un signe favorable, au même titre qu’une diminution de fièvre dans le corps. De même, l’homme doit mener son existence de manière à atténuer sa fièvre, son  » ivresse  » matérielle, laquelle ne peut que le plonger toujours davantage dans l’illusion quant au but réel de l’existence. Et quiconque vit sous l’emprise de l’illusion par là même perd qualité pour entrer dans le Royaume de Dieu.

De toute évidence, la prospérité matérielle représente dans un sens la grâce de Dieu. Naître au sein d’une famille noble ou en Amérique, jouir de grandes richesses, être très instruit et doté d’une grande beauté sont les fruits d’actes de piété (nde: effectués dans les vies précédentes). Le fait d’être riche ou instruit attire l’attention d’autrui, mais non la pauvreté ou l’absence d’intelligence. De tels atouts s’avèrent donc très avantageux d’un point de vue matériel. Toutefois, ils peuvent enivrer la personne qui jouit de telles opulences matérielles :  » Comme je suis riche et instruit !  »

Qui boit trop de vin peut, sous l’influence de l’ivresse, croire voler dans l’espace ou vivre au paradis. Ignorant que tous ces rêves ne font qu’un temps et bientôt s’achèvent, on le dit victime d’illusions. Dans un même ordre d’idée, penser  » je suis très riche, aussi beau qu’instruit, né d’une famille aristocratique dans une grande nation  » est également source d’ivresse. Il n’y a aucun mal à penser ainsi; mais combien de temps dureront ces avantages? Supposons qu’on soit Américain, riche, beau et savant. On pourrait s’en vanter, mais combien de temps cette ivresse durera-t-elle ? Dès que le corps arrivera au terme de sa vie, tout cela prendra fin comme les hallucinations de l’ivrogne.
De tels songes se situent sur le plan mental, le plan de l’ego et le plan corporel. Or, je ne suis pas le corps. Les corps grossier et subtil sont différents de mon vrai moi. Le premier est formé de terre, d’eau, de feu, d’air et d’éther, et le second du mental, de l’intelligence et du faux ego. L’être vivant transcende cependant ces huit éléments, décrits dans la Bhagavad-Gîtâ  comme l’énergie inférieure du Seigneur (Bg 7:4) .

Même ceux qui sont très évolués sur le plan mental ignorent être sous l’emprise de l’énergie inférieure, au même titre qu’une personne ivre n’est pas consciente de sa condition. L’opulence nous plonge ainsi dans l’ivresse. Alors qu’il s’agit de s’affranchir de cette condition, la civilisation moderne ne cherche qu’à l’accroître, de façon à nous précipiter en enfer.

Selon Kunti, ceux qui se grisent ainsi ne peuvent s’adresser avec âme au Seigneur. Ils ne peuvent dire avec émotion jaya râdhâ-mâdhava :  » Gloire à Râdhâ et Krishna !  » Privés de toute émotion spirituelle, ils ne peuvent s’adresser avec âme à Dieu parce qu’ils souffrent d’ignorance.  » Dieu est pour les pauvres qui n’ont pas assez à manger, pensent-ils. Qu’ils aillent à l’église, prier : Seigneur, donne-nous notre pain quotidien. Mais moi qui ai assez de pain, pourquoi irais-je à l’église?  » Voilà leur mentalité.

En cette ère de prospérité économique, on n’est plus guère enclin à fréquenter églises ou temples.  » Quelles sont ces sottises ? pense-t-on. Pourquoi aller prier à l’église pour du pain ? Développons notre économie et nous en aurons suffisamment.  » Cette mentalité prévaut surtout dans les pays communistes où, exhortés à aller prier à l’église, les gens le font en toute innocence. À la sortie de l’église, les communistes leur demandent :

 » Avez-vous obtenu du pain ?

– Non, leur répond-on.

– Ah bon ! Demandez-nous en maintenant.

– O camarades, donnez-nous du pain.  »

Bien sûr, ceux-ci ont pris soin d’en apporter un plein camion :

 » Pain à volonté; servez-vous. Maintenant, qui vaut mieux ? Les communistes ou votre Dieu ? »

Guère intelligents, les gens répondent :  » Vous, camarades.  »

Ils n’ont pas l’intelligence de demander :  » D’où vous vient tout ce pain? L’avez-vous fabriqué en usine? Vos usines peuvent-elles créer des céréales?  » Étant sudras (peu intelligents), ils oublient de poser ces questions. Doté d’une intelligence développée, le brahmana, lui, s’enquiert aussitôt :  » D’où tenez-vous ce pain ? Vous ne pouvez pas le fabriquer en usine. Vous ne faites que transformer le blé donné par Dieu, mais il ne vous appartient pas pour autant.  »

La simple transformation d’une chose en une autre ne fait pas du produit final notre propriété. À titre d’exemple, si je donne au menusier bois, outils et salaire pour qu’il réalise une superbe armoire, à qui appartiendra celle-ci – au menusier ou à celui qui en a fourni les éléments ? Le menuisier ne saurait dire :  » Ayant transformé ce bois en cette jolie armoire, celle-ci m’appartient.  » De même, il faut dire aux communistes athées :  » Qui fournit les ingrédients de votre pain ? « Tout cela vient de Krishna, qui déclare dans la Bhagavad-Gîtâ :  » Les éléments de la Création matérielle M’appartiennent tous. »  Vous n’avez pas créé la mer, la terre, le ciel, le feu ou l’air. Vous pouvez combiner et transformer ces éléments matériels; prendre la terre du sol et l’eau de l’océan, puis les mélanger et les placer dans un four à briques. Érigeant ensuite un gratte-ciel grâce aux briques ainsi obtenues, vous en revendiquerez le droit de propriété. Mais où avez-vous puisé les éléments de cet édifice ? Ayant volé ce qui appartient à Dieu, vous proclamez désormais que c’est votre propriété.  »  Voilà des paroles empreintes de connaissance.
Hélas, les victimes d’ivresse matérielle ne peuvent comprendre cela. Ils pensent :  » Nous avons arraché l’Amérique aux Amérindiens; ce pays nous appartient désormais.  »  Ils ignorent être des voleurs. Or, la Bhagavad-Gîtâ dit clairement que celui qui prend la propriété de Dieu pour la proclamer sienne est un voleur (stena eva sah).

Les dévots de Krishna possèdent donc leur propre forme de communisme. Selon le communisme conscient de Krishna, tout appartient à Dieu. De même que les Russes et les Chinois communistes pensent que tout appartient à l’État, nous croyons que tout est propriété divine (voir à ce propos  « Karl Marx à la lumière des Vedas » ). Il ne s’agit là que d’une extension de la même philosophie; la comprendre ne requiert qu’un peu d’intelligence. Pourquoi croire que notre État n’appartient qu’à une petite communauté? En réalité, tout appartient à Dieu; chaque être y a donc droit puisque chacun est enfant de Dieu, le Père Suprême. Dans la Bhagavad-Gîtâ, le Seigneur Krishna dit : sarva-yonisu kaunteya… aham bîja-pradah pitâ :  » Je suis le Père de tous les êtres vivants, Celui qui donne la semence. Quelles que soient les formes qu’ils habitent, tous sont Mes fils.  » (BG 14.4)

Nous, êtres vivants, sommes tous fils de Dieu; mais l’ayant oublié, nous nous faisons la guerre. Dans une famille heureuse, tous les fils savent :  » Père nous procure tous de quoi manger. Étant frères, pourquoi se battre?  » De même, si nous devenons conscients de Dieu, conscients de Krishna, toute guerre dans le monde prendra fin.  » Je suis Américain, je suis Indien, je suis Russe, je suis Chinois  » – toutes ces dénominations absurdes n’existeront plus. Le Mouvement pour la Conscience de Krishna opère une telle purification que dès que les gens auront acquis cette conscience, tous leurs conflits politiques et nationaux prendront aussitôt fin. Retrouvant leur véritable conscience, ils comprendront que tout appartient à Dieu. Les enfants d’une même famille ont droit aux privilèges accordés par le père. Pareillement, si chacun fait partie intégrante du Divin, si chacun est un enfant de Dieu, tous ont le droit d’utiliser les biens de leur père. Et ce droit ne revient pas uniquement aux humains; au contraire, selon la Bhagavad-Gîtâ, il est le lot de tous les êtres vivants, qu’ils habitent un corps humain, animal, végétal… Telle est la conscience de Krishna.

Dans la conscience de Krishna, nous évitons de penser :  » Mon frère est bon, mois aussi, mais tous les autres ne le sont pas.  » Voilà le genre de conscience étroite, bornée, que nous rejetons. Nous préférons voir tous les êtres d’un œil égal, comme le dit la Bhagavad-Gîtâ (5.18) :

vidyâ-vinaya-sampanne
brâhmane gavi hastini
suni caiva svapâke
panditâh sama-darsinah

 » L’humble sage, éclairé du pur savoir, voit d’un œil égal le brahmane noble et érudit, la vache, l’éléphant, ou encore le chien et le mangeur de chien. « 

Le pandit, l’érudit, voit tous les êtres vivants sur un pied d’égalité. Étant érudit, le Vaisnava – le dévot – fait preuve de compassion (lokanam hita-kârinau) et peut œuvrer pour le vrai bien-être de l’humanité. Le Vaisnava sent et voit effectivement que tous font partie intégrante de Dieu; que d’une façon ou d’une autre, ils sont entrés en contact avec l’Univers matériel où ils ont emprunté différentes variétés de corps selon différents karmas.

Les maîtres du savoir (pânditâh) ne font pas de discrimination. On ne les entendra pas dire :  » Voici un animal; qu’on l’envoie à l’abattoir afin qu’un homme puisse le manger.  » Non. Pourquoi abattre les animaux? La personne vraiment consciente de Krishna est bonne envers tous. D’où l’un de nos principes philosophiques :  » aucune consommation de viande « . Bien sûr, les gens n’accepteront peut-être pas cet interdit, disant :  » Quel non-sens ! La viande est notre nourriture. Pourquoi s’en priver?  » Ces vauriens intoxiqués (edhamâna-madah) refusent d’entendre la vérité. Mais considérez ceci : si un pauvre homme gît impuissant dans la rue, puis-je le tuer? L’État excusera-t-il mon geste? Je pourrais dire :  » Je n’ai tué qu’un pauvre dont la société n’avait nul besoin. Pourquoi le laisser vivre?  » Mais l’État me pardonnera-t-il? Les autorités concernées diront-elles :  » Tu as très bien agi.  » ? Non. L’indigent est aussi un citoyen de l’État; le gouvernement ne peut donc permettre qu’on le tue. Maintenant, pourquoi ne pas étendre cette philosophie aux arbres, oiseaux et animaux qui sont également fils de Dieu? Quiconque les tue s’avère aussi coupable que celui qui assassine un pauvre dans la rue. Aux yeux de Dieu, ou même aux yeux de l’érudit, il n’existe aucune discrimination entre pauvre et riche, noir et blanc. Non. Tout être vivant fait partie du Divin. Voyant cela, le Vaisnava est le seul vrai bienfaiteur de tout ce qui vit.

Le Vaisnava cherche à élever tous les êtres à la conscience de Krishna.  » Voici un Indien et voilà un Américain « , telle n’est pas sa vision. On m’a demandé un jour :  » Pourquoi être venu en Amérique?  » Mais pourquoi pas? Je suis serviteur du Seigneur et nous sommes ici dans le Royaume de Dieu; pourquoi alors n’y serais-pas venu? Entraver les mouvements d’un dévot s’avère artificiel; celui qui s’y acharne commet une faute. De même que le policier ne commet pas d’effraction en entrant dans une maison, un serviteur a le droit d’aller partout, car tout appartient à Dieu. Il faut voir les choses ainsi, c’est-à-dire telles qu’elles sont. Voilà ce qu’on entend par conscience de Krishna.
Maintenant, Kuntidevi affirme que ceux qui intensifie leur ivresse ne peuvent devenir conscients de Krishna. Lorsqu’elle raconte n’importe quoi, une personne vraiment intoxiquée se fera peut-être dire :  » Mon cher frère, que racontes-tu là? Regarde. Voici ton père et voilà ta mère.  » Mais dans son ivresse, elle ne comprendra pas et s’en moquera éperdument.  » De même, si un dévot indique à un vaurien grisé par la matière  » voici Dieu « , celui-ci n’y comprendra rien. D’où les mots tvâm akiñcana-gocaram qu’emploie ici Kuntidevi, révélant que d’être affranchi de l’ivresse issue d’une naissance supérieure, de l’opulence, de l’éducation et de la beauté constitue une bonne qualification.

Néanmoins, quand on devient conscient de Krishna, ces mêmes atouts matériels peuvent s’employer au service du Seigneur. À titre d’exemple, les Américains qui ont joint le Mouvement pour la Conscience de Krishna souffraient d’ivresse matérielle avant de devenir dévots; mais leur intoxication étant chose du passé, leurs atouts matériels désormais spiritualisés pourraient bien les aider à servir Krishna. Lorsque ces mêmes dévots visitent l’Inde, le peuple indien s’étonne de voir des Américains si épris de Dieu. Plusieurs natifs de l’Inde cherchent à imiter le matérialisme de l’Occident; mais voyant des Américains danser dans la conscience de Krishna, ils réalisent que c’est là l’exemple à suivre.

Tout peut être utilisé au service de Krishna. Si l’on n’échappe pas à l’ivresse et n’employons pas nos atouts matériels dans ce service, ceux-ci n’auront guère de valeur. Mais s’ils nous aident, au contraire, à servir Krishna, ils revêtent alors une très grande valeur. Pour citer un exemple, le zéro n’a aucune valeur; or, dès qu’on le précède du chiffre un, il devient aussitôt dix. Deux zéros se changeront ainsi en cent, et trois zéros en mille. De même, nous sommes grisés par des atouts temporels qui ne valent pas mieux que zéro; mais dès qu’on y ajoute Krishna, ces dizaines, centaines, milliers et millions de zéros revêtent une valeur considérable. Le Mouvement pour la Conscience de Krishna offre ainsi de grandes perspectives aux peuples de l’Occident, qui possèdent une surabondance de zéros matérialistes. Si seulement ils y ajoutent Krishna, leur vie deviendra d’une richesse sublime.

                                            SUITE: La propriété des êtres démunis



Catégories :Enseignements de la Reine Kunti

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