« De la servitude moderne »; un entretien sur le film (1/2)

De la servitude moderne

un entretien sur le film

(1/2)

 

Un entretien avec Jagadananda das,

après le visionnement

« De la servitude moderne »  

un film de Jean Francois Brient

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INTRODUCTION

Tristan Prévost: Pourquoi avoir mis ce film De la servitude moderne sur « retourakrishna »?

Jagadananda: J’ai été touché par le thème de la servitude abordé dans ce film. Le film survole les différentes sphères d’activité de la société moderne et y dénonce l’asservissement de l’homme moderne.  Il décrit une société aliénée et déshumanisée, une société qui ploie sous le joug de la servitude. Tous les aspects de la vie sont concernés : le travail, la famille, l’argent, l’urbanisation, les loisirs, la consommation, etc….L’homme n’a plus le temps de vivre et de penser. A chaque instant, on lui dicte ce qu’il doit penser, ce qu’il doit faire, ce qu’il doit désirer…. Sa vie sous tous ses aspects semble programmée d’avance. Il doit s’il veut être reconnu par la société se fondre dans un moule. L’asservissement des masses constitue donc un mal profond de l’âge actuel, le kali-yuga; un âge où la société cherche à robotiser l’être humain.

Tristan Prévost:
Vous êtes donc d’accord avec le film?

Jagadananda: Le thème de l’asservissement de l’homme dans la société moderne me touche beaucoup cependant en plusieurs points je suis en désaccord avec le film. On doit reconnaître à Mr Brien, l’auteur du film, un talent, une perspicacité dans son analyse de la condition de servitude de l’homme moderne mais en même temps son analyse est trop réductrice, caricaturale et manichéenne; d’un côté la masse des esclaves, de l’autre celle des maîtres; d’un côté les pauvres oppressés, de l’autre les méchants oppresseurs. Le tableau qu’il dresse est trop caricatural et donc faussée. C’est un film fort qui contient des vérités et des remises en question profondes mais je désapprouve profondément cette approche manichéenne qu’il a de la question de la servitude et, surtout, les solutions radicales et violentes qu’il propose pour la combattre (qui sont abordées dans la troisième vidéo du film).

Tristan Prévost:
Quand vous parlez d’ « approche manichéenne » qu’entendez-vous exactement par là ?

Jagadananda:
Comme je viens de le dire, il aborde le thème de la servitude chez l’homme moderne dans une dialectique trop rudimentaire, simpliste et purement dualiste : les oppresseurs et les oppressés, les dirigeants exploitants et le peuple asservi, les producteurs et les consommateurs, l’individu esclave et le système tout puissant, …. sa vision est réductrice et extrémiste et il observe les choses par le petit bout de la lorgnette, ce qui tend sérieusement à déformer la réalité…

Tristan Prévost: Pensez-vous alors qu’il n’y a pas d’asservissement du peuple?

Jagadananda:
Non, bien sûr, il existe bien, mais pourquoi se limiter au peuple seulement? Pourquoi exclure les dirigeants? Les riches, les nantis, les exploitants, les gouvernants, le pouvoir…? Peuple et dirigeants, peuple et nantis, exploités et exploiteurs, l’asservissement est général. C’est seulement la forme de leur asservissement qui est différente. L’approche de la question de la servitude (de l’asservissement) par le film est trop dualiste.

Pour illustrer ce point, prenons si vous voulez bien, l’exemple d’un malheur commun à tout le monde: les embouteillages sur le périphérique parisien. Un ouvrier manutentionnaire, Mr Berrar roulant dans sa petite Peugeot 205 emprunte le périphérique parisien pour rejoindre son travail, et, comme cela arrive assez souvent,  Mr Berrar se retrouve pris dans un grand embouteillage. Au même moment, Mr Lansen, directeur général d’une agence de publicité prospère, roulant dans une belle Jaguar noire chromée, et qui se rend aussi à son travail, se trouve sur le même périphérique parisien, et est aussi pris dans l’embouteillage. Peu importe dans ce cas que vous soyez pauvre -roulant en Peugeot 105 – ou que vous soyez riche – roulant en Jaguar noire chromée – les contraintes sont les mêmes et vous devrez faire face aux embouteillages.

Tristan Prévost: D’accord pour l’exemple de l’embouteillage mais il existe aussi beaucoup d’exemples contraires à celui-ci, où des hommes face à la même situation seront avantagés par rapport à d’autres. Prenons par exemple, le domaine de l’éducation . Un homme riche aura la possibilité d’envoyer son enfant dans les meilleurs lycées et d’en faire un ingénieur, alors qu’un autre plus modeste ne l’aura pas ou en tout cas que plus difficilement. Comment peut-on dire que tout le monde est égal?

Jagadananda: Mais là n’est pas vraiment la question. On discute du problème de l’asservissement et à ce niveau là nous soutenons que peu importe la situation familiale, financière, sociale, professionnelle, etc…l’asservissement est général et indépendant de la situation matérielle de chacun. La question est de savoir si sa situation d’ingénieur (pour reprendre votre exemple) préservera la personne privilégiée de l’asservissement. Certainement, tout le monde n’est pas égal et certains profitent des autres car telle est la tendance humaine et tel est le caractère de l’existence matérielle, et cela est certainement malheureux,  mais là n’est pas le propos.  Le propos est encore une fois de bien saisir que ce n’est pas ma situation personnelle de personne riche, influente et favorisée qui me permettra d’être libre de l’asservissement. Vous ne pouvez pas en faire un concept absolu. On peut l’observer tous les jours dans maints domaines. La richesse et le pouvoir ne garantissent pas le bonheur. Il existe des tas d’hommes riches et influents (« les exploiteurs ») qui, par exemple, malgré leur argent et leur pouvoir, ne peuvent jouir d’une situation familiale heureuse. Alors que d’autres, plus pauvres et ordinaires (« les exploités »), le peuvent. Autre exemple qui montre qu’une dialectique dualiste est une dialectique faussée: une personne favorisée, riche et influente,  peut par ailleurs avoir un problème de santé sérieux, alors qu’un homme pauvre et ordinaire peut, lui,  jouir d’une bonne santé. On ne peut donc opposer formellement et systématiquement entre eux les hommes, confronter telles ou telles classes sociales, tel ou tel exploiteur et exploité, tel ou tel riche et pauvre sous l’allégation que l’un est une menace pour l’autre.

Tristan Prévost: Réfutez-vous le fait qu’une catégorie d’hommes exerce un pouvoir d’asservissement sur une autre?

Jagadananda :
Non, mais il ne faut pas instrumentaliser la question de l’asservissement et la renvoyer à une question d’opposition des classes. Des idéologies politiques comme le communisme et l’anarchisme (dont se réclame l’auteur « De la servitude moderne », Jean Francois Brient) ont souvent instrumentalisé ce thème de la servitude et de l’asservissement des masses au profit de leur idéologie d’opposition des classes mais cette conception réductrice des choses a mené à la haine, aux massacres et aux désastres que l’on connaît.

Tristan Prévost: Mais comment proposer autre chose qu’une approche dualiste ?

Jagadananda: A travers une mise en scène sombre et dramatique – qui en passant me convient trés bien car je crois que la situation d’asservissement que décrit Mr Brient est véritablement dramatique -, Mr Brient met en scène une sorte de paranoïa du complot; pour lui il existerait un véritable complot du pouvoir pour asservir le peuple, une sorte de conspiration du mal tentaculaire, planifiée et organisée, qui n’agirait pas seulement au niveau des institutions établies mais à tous les niveaux d’autorité. On comprend mieux tout cela quand on sait que Mr Brien défend les idées anarchistes. Les termes de « servitude », d’ « exploitation »,  d ‘ »esclave », d’ « oppression », d’ « aliénation »  utilisés à maintes reprises l’illustrent bien. Car tous ces désignations n’existent pas sans leurs contreparties dualistes (concrètes comme abstraites) : les maîtres, les exploiteurs, les tyrans, le pouvoir, etc… Tous ces maîtres, ces exploiteurs, ces tyrans, ce pouvoir, constituent la racine du mal selon les théories que soutient le mouvement anarchiste défendu par Mr Brient. « Ni Dieu, ni maître », tel est le slogan anarchiste que tout le monde connaît. Il faut donc, selon les tenants de la doctrine anarchiste supprimer, par tous les moyens (y compris la violence), tous « les oppresseurs », ainsi que leurs instruments de domination (machines, banques, entreprises, etc..) c’est ce que démontrera la troisième partie du film.

Et c’est pourquoi vous voyez plusieurs fois, dès le début du film, des images de religion – des musulmans, des juifs, des soufistes  en train de prier – associées à la racine du mal, « au maître, au pouvoir ». Et qui est le Maître par excellence, le Maître Suprême ? Dieu. C’est pourquoi Dieu est une des premières cibles du mouvement anarchiste. Selon eux, supprimer Dieu c’est supprimer le plus grand oppresseur qui soit.

Tristan Prévost: Qu’en pensez-vous?

Jagadananda:
Pour les insoumis et les athées, Dieu apparaît comme un oppresseur, mais pour ceux qui se tournent avec soumission et dévotion vers Lui, Krishna est l’Ami et le Bienfaiteur suprême. En fait, Dieu est le meilleur ami de chacun, que l’on soit dévot ou non-dévot. Cependant, le non-dévot, rejette la main que lui tend le Seigneur tandis que le dévot la saisit.

Tristan Prévost: Vous venez d’employer un terme  » soumission » qui ferait se dresser les poils de beaucoup. Mais pourquoi Krishna, devrait-Il nous forcer à nous soumettre à Lui ?

Jagadananda: Krishna ne vous force pas. Vous pouvez choisir de vous abandonner, de vous soumettre à Lui ou pas. Vous avez le choix. L’existence du monde matériel où l’on a tout le loisir de l’oublier si on le désire, le prouve.

Tristan Prévost: Mais pourquoi devrais-je me soumettre?

Jagadananda: Parce que c’est dans votre plus grand intérêt de le faire! D’abord pourquoi vouloir à tout prix appréhender la soumission d’une façon négative? Par exemple, si je dis « Oh, cet enfant est formidable. Il est tellement gentil. C’est un enfant soumis qui écoute ses parents. » Est-ce négatif?

Tristan Prévost: Non.

Jagadananda : De la même façon, notre position vis-à-vis de Dieu est comparable à celle d’un jeune enfant vis-à-vis de ses parents. Un jeune enfant dépend complètement de ses parents pour être heureux, et, à aucun moment, ne peut se dire indépendant. Il faut noter aussi que la contrainte qu’imposent les parents à l’enfant est motivée par l’amour.  Les parents cherchent à donner toutes les chances à leur enfant de s’épanouir et d’atteindre au bonheur dans sa vie. Pareillement, nous dépendons complètement de Dieu pour notre bonheur mais dans notre folie nous nous prétendons indépendants.

Tristan Prévost : Et si je pense que je n’ai pas besoin de Dieu pour être heureux, que je peux trés bien faire sans Lui…

Jagadananda: Tout cela résulte de l’ignorance. Qui vous fournit l’air pour respirer? L’eau pour se désaltérer? La terre pour cultiver et vous nourrir? La lumière du soleil (et les yeux) pour voir, etc..? Vous pouvez donc déclamer contre Dieu, l’autorité suprême, tel est votre droit, mais la réalité est ce qu’elle est : Dieu est le pourvoyeur de tous les êtres vivants. Nous pouvons dans notre folie dire  » Ni Dieu, ni maître ! » mais le fait est que nous devons obéir à des maîtres que nous le voulions ou pas.

Tristan Prévost: « Non, je rejette tout idée de soumission ! » dirait un anarchiste.

Jagadananda:
Trés bien, vous pouvez le dire si vous le voulez. Tout comme dans un hopital psychiatrique, un fou peut déclarer qu’il est Napoléon, et une folle qu’elle est Jeanne d’Arc. Mais qu’elle est la valeur de telles déclarations? De la même façon, déclarait que l’on peut vivre sans soumission tient de la folie car chaque instant de notre journée nous démontre le contraire.

Tristan Prévost:
Comment cela?

Jagadananda:
Hé bien, vous pouvez clamer fièrement « Ni Dieu, ni maître ! » mais l’instant d’après vous courez au réfrigérateur pour prendre une bonne boisson.

Tristan Prévost:
Excusez-moi, mais je ne vois pas de rapport…

Jagadananda: Le rapport est le suivant: vous prétendez n’avoir à servir aucun maître mais vous courez l’instant d’après au réfrigérateur pour servir  votre langue qui vous commande de prendre une bonne boisson gazeuse.

Tristan Prévost: Excusez-moi, mais je ne comprend toujours pas trés bien..

Les-senses-dominateurs.jpgL’asservissement aux sens matériels

Jagadananda: C’est pourtant trés simple. Vous pouvez vous dire libre et indépendant, autrement dit ne dépendre d’aucune autorité,  mais ce n’est là qu’une pure utopie car même si vous arriviez à vous passer de toute autorité humaine (chose déjà trés difficile !) il vous faudrait toujours, malgré tout et en dernier lieu, accepter l’autorité de vos sens. Même si quelqu’un se trouve dans une situation (apparemment) sans contrainte et autorité humaine, par exemple seul sur une île déserte, peut-on dire pour autant qu’il est libre et indépendant, qu’il est affranchi de toute contrainte et autorité? Non, car dès que sa langue lui commande « j’ai soif! » il doit répondre à sa demande. Et ainsi, s’il se trouve dans une région déserte, il devra être prêt à faire des kilomètres pour trouver de l’eau et désaltérer sa langue. Il en va de même pour tous les autres sens: l’estomac, la vue, les organes génitaux, le toucher, l’odorat, la bouche…Nous sommes constamment solicités par nos sens et constamment devons répondre à leurs demandes. Comment peut-on alors se dire indépendant? Si, par exemple, vous êtes addicte à la cigarette, il vous sera pratiquement impossible de résister aux impulsions des sens qui exigent d’avoir leur dose quotidienne de substances addictives. Si encore, vos yeux réclament de regarder le dernier film « à ne pas manquer », vous leur dites « Oui, mes chers yeux, on y court ! » et même si cela demande que vous parcouriez 40 kms pour vous rendre dans la salle de cinéma grand écran dolby stéréo, la plus proche, vous le ferez et vous trouverez cela normal.

D’ailleurs à ce propos, au tout début du film, Mr Brient dit que le plus pathétique dans la servitude moderne est que l’esclave (la masse des exploités) est un esclave consentant. Pour reprendre ces propos exactes que j’ai sous les yeux:

« La servitude moderne est une servitude volontaire, consentie par la foule des esclaves qui rampent à la surface de la Terre. Ils achètent eux-mêmes toutes les marchandises qui les asservissent toujours un peu plus. Ils courent eux-mêmes derrière un travail toujours plus aliénant, que l’on consent généreusement à leur donner, s’ils sont suffisamment sages. Ils choisissent eux-mêmes les maitres qu’ils devront servir.

Pour que cette tragédie mêlée d’absurdité ait pu se mettre en place, il a fallu tout d’abord ôter aux membres de cette classe toute conscience de son exploitation et de son aliénation. Voila bien l’étrange modernité de notre époque.

Contrairement aux esclaves de l’Antiquité, aux serfs du Moyen-âge ou aux ouvriers des premières révolutions industrielles, nous sommes aujourd’hui devant une classe totalement asservie mais qui ne le sait pas ou plutôt qui ne veut pas le savoir. » 

Voilà un point trés important que souligne le film : le fait que l’homme est un esclave consentant. Dans la Bhagavad-gita on retrouve exprimée la même vérité : l’homme en cette existence matérielle est asservi dès sa naissance à l’esclavage des sens et du mental matériels. Asservi dès sa naissance à ses sens et à son mental incontrôlés il n’en a pas moins l’illusion d’être libre et indépendant:
icchā-dvesa-samutthena
dvandva-mohena bhārata
sarva-bhūtāni sammohaḿ
sarge yānti parantapa

« O descendant de Bharata (Arjuna), ô vainqueur des ennemis, tous les êtres naissent dans l’illusion, ballottés par les dualités du désir et de l’aversion. »
(Bhagavad-gita 7.27)

Tristan Prévost: Selon donc la Bhagavad-gita les causes de l’asservissement de l’homme proviennent de sa condition personnelle plutôt que de son environnement?

Jagadananda: Bien sûr les deux sont liés, mais bien que l’environnement dans lequel l’individu évolue, contribue certainement à l’asservir, si l’homme ne portait déjà en lui, les germes de cette servitude, son environnement seul ne suffirait pas à l’asservir. Face aux mêmes situations, une âme conditionnée ne réagira pas de la même façon qu’une âme libérée..

Tristan Prévost:
Quels sont les germes de cette servitude?

Jagadananda: Une âme conditionnée possède un mental conditionné c’est-à-dire que son mental est asservi aux inflluences de six ennemis : la convoitise, l’avidité, la colère, la folie, l’envie et la peur.

Tristan Prévost: Qu’est-ce qu’une âme libérée ?

Jagadananda: C’est une personne dont la conscience spirituelle est éveillée. Elle a pleinement conscience d’être une âme spirituelle, qui bien qu’incarnée dans un corps matériel, en est cependant pleinement distincte . Elle est également consciente que sa nature essentielle est d’être un serviteur de Dieu et non pas son compétiteur. Les six ennemis du mental dont nous parlions, n’exercent plus d’influence sur elle.  Les plaisirs matériels que recherchent les hommes en général, n’ont pratiquement pas d’attrait pour elle. C’est pourquoi elle est comparée dans les vedas au cygne et est appelée « paramahamsa« .

Tristan Prévost: Vous  parlez « d’être un serviteur de Dieu », n’est-ce pas là justement l’attitude de servitude que condamne le film?

Jagadananda: Non, le mot « servitude » décrit un état d’assujettissement à une contrainte, alors que le bhakti-yogi (le dévot du Seigneur) n’agit pas sous la contrainte mais est motivé par l’amour et la dévotion (bhakti) envers Krishna, et il goûte également dans sa pratique spirituelle la félicité spirituelle (ananda) ; chose impossible à goûter au niveau des plaisirs matériels. Car Dieu seul est à la source de toute félicité. C’est là une différence fondamentale entre servitude et service de dévotion.

Tristan Prévost:
Mais le film montre des fidèles occupés à psalmodier mécaniquement des prières. Je pense notamment à ces centaines de musulmans dans leur mosquée, qui se prosternent tous en même temps, ne s’agit-il pas d’une sorte d’automatisme? Ne donnent-ils pas une image d’asservissement parfaite?

Jagadananda:
Non, offrir des prières de soumission à Dieu constitue une des voies de libération de l’âme. Quant à l’automatisme comme vous dites, il existe différentes catégories de dévots; certains agissent dans le cadre de rituels préétablis (vaidhi-bhakti), alors que d’autres, qui ont développé un stade de dévotion plus avancé, agissent avec attachement, amour et spontanéité (raganuga-bhakti) pour Dieu. Mais, quoiqu’il en soit, même à ce niveau néophyte de pratique dévotionnelle, l’offrande de prières à Dieu est toujours bénéfique pour le fidèle et le conduit petit à petit vers un stade plus avancé d’amour de Dieu. Il ne peut être en aucun cas, assimilée à la servitude. Il faudrait d’ailleurs définir clairement ce qu’est l’asservissement et ce qu’est la liberté.

Tristan Prévost: Qu’est-ce que l’asservissement et qu’est-ce que la liberté selon vous ?

Jagadananda: L’asservissement c’est être entravé dans sa liberté, et la pire entrâve à la liberté est définie dans la Bhagavad-gita: il s’agit de l’asservissement à la naissance, à la maladie, à la veillesse et à la mort. Et au passage, ces quatre objets d’asservissements sont communs à toutes les classes de la société.  L’être est spirituel de nature,  et,  en tant que tel, est fait pour jouir d’une vie éternelle, pleine de connaissance et de félicité,  mais de par son insoumission vis-à-vis de Dieu, il est forcé de prendre naissance dans un corps matériel. Et là, immédiatement, dès qu’il s’incarne dans un corps matériel, il devient asservi aux souffrances liées à la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort. N’est-ce pas là le plus grand asservissement qui soit? De plus, dès que l’on prend naissance, les Vedas expliquent que l’on devient asservi aux trois formes de souffrances inhérentes à l’existence matérielle, et voilà une autre forme d’asservissement. Ces trois formes de souffrance sont: 1) adhibautika-kleśa, les souffrances causées par les autres entités vivantes; 2) adhidaivika-kleśa, les souffrances causées par les calamités naturelles; 3) adhyātmika-kleśa, les souffrances provenant de notre propre corps et mental.

Tristan Prévost:
Vous parliez de soumission à Dieu …c’est encore, il semble, renoncer à sa liberté.

Jagadananda:
Non, c’est le contraire. Contrairement à ce que pense Mr Brient, on ne peut vivre sans servir. C’est notre constitution originelle (1) . Et, en résumé, soit que vous servez mâyâ, l’énergie d’illusion, et devenez ainsi asservi à vos sens et à votre mental incontrôlés, soit que vous servez Dieu, Krishna, avec amour et dévotion, et atteignez alors à la complète liberté. Dans le Chaitanya Charitamrita, une Ecriture védique fondamentale, Dieu est comparé à la lumière et mâyâ à l’obscurité, là où se trouve la lumière il ne saurait y avoir d’obscurité:

krsṇa — sūrya-sama; māyā haya andhakāra
yāhāń krsna, tāhāń nāhi māyāra adhikāra
« Krishna est pareil au soleil, et mâya (l’illusion) aux ténèbres. Là où brille le soleil, il ne saurait y avoir d’obscurité. De même, dès que l’on adopte la conscience de Krishna, les ténèbres de l’illusion [l’influence de l’énergie externe] se dissipent aussitôt. »


Tristan Prévost: Mais comment peut-on parler de complète liberté si l’on doit servir?

Jagadananda: On retrouve la liberté lorsque l’on retrouve sa condition originelle; celle de rétablir notre lien d’amour avec Dieu. Qui dit lien d’amour dit servir. Servir pour quoi ? Pour satisfaire l’objet d’amour. Il s’agit là donc d’un sentiment d’amour parfaitement spontané. Ainsi, une mère veut satisfaire son enfant, un père de famille travaillera dur pour satisfaire sa famille, un élève travaillera dur pour satisfaire ses parents, un ami cherchera à combler son ami, de même lorsque nous rétablissons notre relation d’amour avec Krishna dans l’une des cinq rasas qui nous lie à Lui, nous cherchons naturellement à Lui faire plaisir, et son plaisir ainsi devient le nôtre. C’est là un fait concret et qui est vrai pour toute relation d’amour. Cependant, il n’existe pas de comparaison possible entre l’amour de Dieu et les autres formes d’amour. Pourquoi? Parce que ce genre d’amour est pur et absolu alors que l’amour dans ce monde matériel est motivé par son propre intérêt personnel; dès que l’être aimé cesse de me porter toute l’attention espérée, immédiatement, la relation est rompue. Mais dans les échanges amoureux de Krishna avec les gopis, par exemple, il n’y a pas de restriction personnelle de la part des gopis; elles aiment Krishna inconditionnellement : la huitième prière du siksastakam l’illustre brillamment.

Tristan Prévost: Mais je ne vois pas vraiment le lien avec la complète liberté dont vous parliez.

Jagadananda: Encore une fois, retrouver sa liberté c’est retrouver sa condition originelle. Autrement dit, nous sommes des exilés dans ce monde matériel misérable et notre vrai place n’est pas ici mais dans le monde spirituel, un monde de complète félicité et un endroit où il n’existe ni naissance, ni mort, ni vieillesse et ni maladie, un monde où l’on n’est plus ballotté par les dualités d’ami/ennemi, de maître/serviteur, de chaud/froid, de maladie/santé, etc..

Tristan Prévost: Mais ne peut-on jouir de la vie, jouir de ses sens et se sentir libre malgré tout?

Jagadananda:
Comment pouvez-vous jouir de la vie quand vous êtes malade? L’homme du commun, aux tendances matérialistes, s’imaginent pouvoir jouir librement de la vie mais il ne comprend pas que tant qu’il est dans sa situation actuelle, une situation maladive, il ne peut jouir de la vie.

Tristan Prévost:
De quelle maladie parlez-vous?

Jagadananda:
De la maladie de la concupiscence, kâma. Dans la Bhagavad-gita, à la fin du troisième chapitre Arjuna demande à Sri Krishna quelle est la plus grande cause d’asservissement pour l’homme, qu’est-ce qui le pousse à agir mal contre sa volonté ? Krishna répond:

kāma esa krodha esa
rajo-guna-samudbhavaḥ
mahāśano mahā-pāpmā
viddhy enam iha vairinam

« C’est la concupiscence seule, ô Arjuna. Née au contact de la passion (raja), puis changée en colère (krodha), elle constitue l’ennemi dévastateur du monde et source de péché. »  (Bhagavad-gita 3.37)

Kâma, la convoitise, est notre grande maladie et tout comme une montée de fièvre dans le corps témoigne de la présence d’un élément pathogène dans le corps, la fièvre pour les plaisirs des sens (le sexe, la consommation, l’intoxication, etc..) atteste de la présence de la maladie de la convoitise dans le coeur. Le film dans sa première partie nous parle de la fièvre de consommer de l’homme moderne:

« Dans le système économique dominant, ce n’est plus la demande qui conditionne l’offre mais l’offre qui détermine la demande. C’est ainsi que de manière périodique, de nouveaux besoins sont créés qui sont vite considérés comme des besoins vitaux par l’immense majorité de la population : ce fut d’abord la radio, puis la voiture, la télévision, l’ordinateur et maintenant le téléphone portable.
Toutes ces marchandises, distribuées massivement en un laps de temps très limité, modifient en profondeur les relations humaines : elles servent d’une part à isoler les hommes un peu plus de leur semblable et d’autre part à diffuser les messages dominants du système. Les choses qu’on possède finissent par nous posséder. »
Ici, on parle d’un domaine, la fièvre de la consommation, mais il existe une grande variété d’addictions liées à l’intoxication (alcool, drogue, cigarette), au sexe, aux jeux de hasard, à la consommation de viande (hé oui, la viande est aussi une addiction!).

Tristan Prévost: Comment peut-on s’affranchir de l’asservissement à la concupiscence?

Jagadananda: C’est trés simple, dès que l’on pratique la conscience de Krishna, celle-ci diminue prodigieusement.

Tristan Prévost: Qu’entendez-vous par pratique de la conscience de Krishna?

Jagadananda: Il existe neuf pratiques propre au bhakti-yoga (la conscience de Krishna) dont les plus importantes sont sravanam (l’écoute) et kirtanam (le chant). Le chant du maha-mantra Hare Krishna, une pratique indispensable pour quiconque désire éveiller sa conscience de Krishna, comprend ces deux pratiques: l’écoute et le chant. Quand on chante Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishna, Hare Hare / Hare Rama Hare Rama, Rama Rama, Hare Hare on engage sa langue et le sens de l’ouïe au service de Dieu, et on purifie son coeur des influences de kâma, la concupiscence, car cette vibration n’est pas différente de Dieu, Krishna et de Son énergie interne Hara (qui devient Hare dans sa forme vocative), Radha. Ainsi quand on chante Hare Krishna, on s’adresse à Radha, l’énergie interne de Dieu, à qui l’on demande de bien vouloir nous engager au service de Krishna (et indirectement donc d’échapper au service de la concupiscence) . C’est la seule véritable procédé spirituel valable dans cet âge qui nous ouvre la voie de la liberté absolue.

 
(1) Lire sur ce thème l’article  » sommes-nous maître ou serviteur?«  de la série « L’extase de servir Krishna ».


Catégories :Philosophie et transcendance, Pour une société éclairée

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