L’extase de servir Krishna (1/9)

L’extase de servir Krishna (1/9)
Retrouver sa position originelle de serviteur de Dieu

PREMIER  CHAPITRE

Sommes-nous maître ou serviteur ?

Souvent, quand on demande à quelqu’un : « Pour vous quelle serait la vie idéale? » Il répond: « Vivre sur une île paradisiaque et n’avoir rien à faire… Me faire servir toute la journée … n’avoir aucune contrainte, simplement jouir de la vie et rien d’autre… »

Mais alors qu’ils poursuivent plus avant leur description « de la vie idéale » beaucoup finissent par admettre qu’après tout,  » une vie passée à ne rien faire et à être servi toute la journée, serait trop futile et finirait par devenir à la longue ennuyeuse. .. » A cet instant, on se réfère souvent à la jet-set et on met en doute « le bonheur de ne rien faire ». Ce clan de privilégiés milliardaires et de célébrités, repus et oisifs, qui passent leur temps à se promener autour du monde pour « faire la fête » et « à jouir de la vie »; tous ces gens sont-ils vraiment heureux et comblés?

Phénomène étonnant; alors que beaucoup dans le monde matériel envient la jet-set, nombreux reconnaissent, malgré tout, qu’une telle vie centrée sur son seul plaisir personnel (ou même sur le plaisir de ses amis qui ne sont qu’une extension de son égo) et passée  » à faire la fête », doit être, au bout du compte bien ennuyeuse. Dans le résumé d’un nouveau livre sur la jet-set, écrit par l’un de ses membres célèbres, on peut lire:

Les deux précédents best-sellers de Massimo Gargia ont déjà prouvé une chose : la Jet-Set, apparemment si joyeuse, s’ennuie à mourir ! Au point d’inventer mille extravagances pour sortir de la monotonie que provoque l’argent tueur de désir…Ce que vous révèlera ce troisième livre c’est que c’est la même chose en amour…

Inutile de perdre son temps à lire ces trois livres, tout le monde ou presque, sait déjà au fond de lui que la position de maître et « enjoyer » (1) , est finalement artificielle, ennuyeuse et vide de substance. Mis à part ces quelques défauts et inconvénients , la position de maître et bénéficiaire en contient beaucoup d’autres comme celui:

–  d’accroître la solitude et l’isolement,
–  d’être abusé par d’éventuels profiteurs,
–  d’être en proie au doute quant à la réelle sincérité de ses amis  (c’est à dire de ne plus savoir si on est aimé pour son argent et sa notoriété ou pour soi-même),
–  de ne plus pouvoir se promener tranquillement (sans avoir à se dissimuler sous des lunettes noires),
–  de perdre la qualité de maîtrise de soi (on dit que l’oisiveté est la mère de tous les vices mais la richesse et la notoriété sont souvent aussi très néfastes pour la maîtrise des sens),
–  de générer l’orgueil et l’ostentation,
–  de générer l’intolérance,  etc…..

Ne parlet’on pas de la rançon du pouvoir, de la gloire, de la célébrité, de la fortune, du succès..? Une célèbre star devient victime de menaces de mort; une actrice, belle et adulée, est harcelée par un maniaque sexuel; un politicien important est sévèrement invectivé par un opposant farouche; un musicien admiré des foules est abattu d’un coup de revolver par un « fan » dément, un savant reconnu discrédité par ses confrères envieux.. La liste est longue et inexhaustible. Pratiquement tout le monde, encore une fois, reconnaîtra sans difficulté qu’il est difficile d’être un « maître », quelque soit l’appellation : un puissant, un champion, une célébrité, un président, une star, un savant….

Pourtant et curieusement, malgré ces nombreux déboires reconnus, la qualité de serviteur, quant à elle ( par opposition à celle de maître) est beaucoup plus mal perçue dans le monde matériel. Elle renferme généralement une connotation péjorative.

Il existe plusieurs raisons, d’ordre matériel, à cela. Il y a bien sûr les plus évidentes. Ainsi, quand on est serviteur de quelqu’un dans le monde matériel, notre position sociale est peu enviable. Le serviteur attaché au service d’un supérieur, en tant que domestique par exemple, se sent souvent dévalorisé. Son salaire est peu élevé et son statut social déprécié. Les termes péjoratifs de larbin, de laquais, valet, chien, domestique sont souvent associés à la condition de serviteur.

Voilà quelques raisons évidentes pour lesquelles personne ne souhaite devenir serviteur dans le monde matériel. Mais au-delà de ces raisons matérielles, manifestes et tangibles, il est important de rechercher l’origine métaphysique et profonde d’une telle aversion. Quelle est donc la raison originelle et fondamentale de cette aversion pour la qualité de serviteur ?

La raison profonde de notre aversion pour servir est que notre nature essentielle, originelle et spirituelle, est grandement altérée ici-bas.


Quelle est notre nature originelle essentielle?


 Pratiquement tout le monde est fourvoyé quant à sa réelle identité dans ce monde. C’est ce que nous apprend la Bhagavad-gita:

icchâ-dvesa-samutthena
dvandva-mohena bhârata
sarva-bhûtâni sammoham
sarge yânti parantapa

O descendant de Bharata, ô vainqueur des ennemis, tous les êtres naissent dans l’illusion, ballottés par les dualités du désir et de l’aversion.
 (Bhagavad-gita 7.27 )

Et quelle est cette illusion? Elle prend racine dans la fausse identification (faux égo) de l’être avec son corps de matière.

Lorsque nous prenons une carte d’identité ou un passeport, nous lisons:  » Nom: Durant ; Prénom: Jean ; sex: ….; Né à : … ; Age: …; Nationalité:… ; Profession:…; Adresse:…  »

Telle est ainsi notre identité matérielle. Elle gravite toute entière autour de notre corps matériel. Certes, cette identité correspond bien à une certaine réalité , mais parce qu’elle est de nature trés éphémère, elle demeure en fait toute relative et donc, illusoire (2) .

Pour mieux comprendre la valeur toute relative de notre identité matérielle, imaginons que Mr Durant, alors qu’il traverse la rue, se fasse renverser par un chauffard ivre et meurt sur le coup. En un dixième de seconde son identité matérielle est anéantie ! Mr Durant qui juste avant jouissait de toute son identité matérielle: Nom:…; Prénom…; Nationalité.. etc… en moins d’ une seconde s’en voit dépouillé!

Cet exemple de Mr Durant victime d’un accident brutal, nous montre de façon abrupte le caractère illusoire de notre identité matérielle. Et que l’on meurt brutalement ou pas ne change rien. Tout le monde un jour ou l’autre doit mourir. Et avec notre mort notre identité matérielle est anéantie.

Mais si notre identité matérielle est anéantie, notre identité spirituelle, elle, n’est jamais anéantie. C’est ce que Sri Krishna explique à Arjuna, sur le champ de bataille de Kuruksetra, pour le convaincre d’exécuter ses devoirs de kshatriya (soldat): 

na tv evāhaḿ jātu nāsaḿ
na tvaḿ neme janādhipāḥ
na caiva na bhaviṣyāmaḥ
sarve vayam ataḥ param

Jamais ne fut le temps où nous n’existions, Moi, toi et tous ces rois; et jamais aucun de nous ne cessera  d’être.
(Bhagavad-gita 2.12)

Krishna définit le caractère transitoire du corps matériel, de notre identité matérielle, par rapport à notre identité spirituelle qui, elle, est indestructible:

antavanta ime dehā
nityasyoktā śarīriṇaḥ

L’âme est indestructible, éternelle (nitya) et sans mesure; seuls les corps matériels qu’elle emprunte sont sujets à la destruction (antavanta).
(Bhagavad-gita  2.18)

Mais alors que faisons nous, en tant qu’âme, éternelle et indestructible, dans le corps matériel qui est lui temporaire et périssable ? Dans la Bhagavad-gita, Krishna continue à éclairer Arjuna sur sa réelle nature spirituelle, en énonçant la science de la réincarnation:

dehino ‘smin yathā dehe
kaumāraḿ yauvanaḿ jar
ā
tathā dehāntara-prā
ptir
dhīras tatra na muhyati

« A l’instant de la mort, l’âme prend un nouveau corps, aussi naturellement qu’elle est passée dans celui-ci de l’enfance, à la jeunesse, puis à la vieillesse. Ce changement ne trouble pas qui a conscience de sa nature spirituelle. »
                             (Bhagavad-gita 2.13)

Ainsi, Krishna instruit Arjuna:  » Tu n’es pas ce corps de matière et tu es fourvoyé quant à ta réelle identité, non seulement au cours de cette vie présente mais au cours de milliers et de milliers d’autres vies passées. « 

La réincarnation et les principes qu’elle énonce, contrairement à ce que certains avancent, ne résultent pas de « croyances religieuses » ancestrales obscures, mais reposent, comme le Seigneur Krishna l’explique dans le verset précité, sur des bases purement rationnelles et scientifiques.

Ainsi l’exemple que Krishna utilise dans la Bhagavad-gita afin d’étayer ses affirmations sur la transmigration de l’âme (la réincarnation), tout le monde peut les comprendre et il n’est pas nécessaire d’être un savant confirmé pour cela. Le fait que nous revêtons plusieurs corps durant notre vie, (celui d’enfant, de jeune homme ou jeune femme, et celui de vieillard ) est supporté par la science moderne. Le corps matériel change à chaque instant et les cellules qui le constituent meurent et se renouvellent constamment.

Dans son ouvrage The Human Brain, le professeur John Pfeiffer remarque:  » Aucune des molécules qui existaient dans votre corps, il y a sept ans n’existent encore aujourd’hui. » Ainsi tous les sept ans, notre corps est totalement régénéré.

Toutefois, le moi – notre véritable identité – demeure inchangé. Notre corps passe de l’enfance à la jeunesse, de celle-ci à l’âge mûr, puis de l’âge mûr à la vieillesse; néammoins, l’être habitant le corps – le moi – demeure toujours le même.


Par nature nous sommes serviteurs de Dieu


  Ainsi, pour revenir au thème original de cet article « sommes-nous serviteur ou maître? « , s’il est si important de comprendre notre nature véritable -le moi inchangeable qui vient d’être mentionné – c’est qu’à travers cette connaissance nous devenons à même de réaliser que, fondamentalement, nous sommes serviteurs de nature. Pourquoi? Car ce moi inchangeable, l’âme spirituelle qui habite le corps, est partie intégrante de Dieu, l’Âme Suprême, Sri Krishna:

mamaivāḿśo jīva-loke
jīva-bhūtaḥ sanātanaḥ

« Les êtres, dans le monde des conditions, sont des fragments éternels de Ma personne. »
 (Bhagavata-gita 15.7)

yena bhūtāny aśeṣāṇi
drakṣyasyātmany atho mayi

  » …tous les êtres font partie intégrante de Moi, ils vivent en Moi et M’appatiennent. »
(Bhagavad-gita 4.35)

Une fois que nous comprenons notre nature spirituelle en tant que partie intégrante de Dieu, nous réalisons immédiatement que notre devoir est, si nous voulons être heureux, de Le servir.  

    Dès que nous réalisons notre position éternelle de serviteur de Dieu, plutôt que maître de l’univers, les modes de l’ignorance (tamas) et de la passion (rajas) qui influençaient et modelaient notre conduite de vie, nous amenant à penser que nous étions maîtres de l’univers plutôt que serviteur de Dieu, se dissipent et la joie s’installe. 

tadā rajas-tamo-bhāvā
kāma-lobhādayaś ca ye
ceta etair anāviddhaḿ
sthitaḿ sattve prasīdati

« Aussitôt qu’en le coeur s’établit fermement le service de dévotion, les influences de la passion et l’ignorance, comme la concupiscence et l’avidité, s’y effacent. Le bhakta se fixe alors dans la vertu et trouve le parfait bonheur. »                                                           Srimad-Bhagavatam ( 1.2.19) 

Nous comprenons alors que Dieu, Krishna, est le seul et véritable Maître de l’univers et que nous sommes faits éternellement, ainsi que tous les êtres, pour Le servir. Et comme déjà dit, notre ignorance et notre illusion (Mâyâ) se dissipe alors. Cette illusion consistait à usurper la place qui revient à Dieu. 

Pour certains dire que « les êtres se prennent pour Dieu, les maîtres de l’univers, » peut sembler exagéré. Et pourtant telle est la mentalité sous jacente de ce monde matériel: du simple insecte au deva le plus puissant, en passant par les impersonnalistes-mayavadis (3) ,  tout le monde pratiquement cherche à prendre la place de Dieu. Le chien qui garde une propriété et aboie à chaque fois que quelqu’un passe devant « sa propriété » manifeste ce genre de mentalité de « maître de l’univers ». Et bien sûr, le dictateur d’un pays, qui intrigue de mille façons pour conserver son pouvoir, certainement manifeste pleinement cette mentalité de « maître de l’univers’. Mais, encore le citoyen moyen, même si cela semble moins évident, manifeste aussi cette mentalité dévoyée. Lorqu’on pense avec ignorance:  » Voici ma femme, ma maison, mes enfants, mes possessions, ma profession, mon pays, etc..  » et centre sa vie sur son petit royaume éphémère, ayant tourné le dos au service du Seigneur et à Son royaume éternel (voir SB 5.5.8) .

A l’inverse d’une telle mentalité étriquée, Bhaktivinoda Thakura, un grand dévot de Dieu, père de famille nombreuse et magistrat au XIX ème siècle en Inde, avait pleinement pris conscience que Krishna était le Maître de l’Univers et que lui-même, et sa famille était Ses serviteurs éternels. Ainsi, mû par des sentiments de pure dévotion et de désir d’abandon total à Dieu, (merveilleusement traduit dans son célèbre Saranagati), il priait le Seigneur Krishna de L’engager, lui et sa famille, dans Son service d’amour et de dévotion:

TON MENAGE

Il n’y a plus rien, Seigneur que je puisse appeler mien.
C’est Toi qui me tiens lieu de frêre, d’ami, de père.

Ceux qui m’étaient épouse, amis, fils et filles,
te sont valets, servantes, ils sont de Ta famille,
et si sur eux je veille et prodigue des soins,
c’est qu’ils Te sont liés, Te servent et Te sont chers.

Si de les entretenir je me donne la peine
et suis leur serviteur, c’est parce qu’ils T’appartiennent.

Travaillant pour Ton compte, je gagnerai ma vie
et paierai les dépenses de Ton ménage ainsi.

Ce qui m’est favorable ou va contre mon bien,
ma foi, je n’en sais rein, j’en ai perdu conscience.
Ma seule aspiration est d’être le gardien
qui sur ton foyer veille, en chaste vigilance.

Ma faculté d’entendre, de voir et de sentir,
de goûter, de toucher, épouse Tes désirs.

Je n’agis plus pour moi, pour mon propre plaisir.

Bhaktivinoda, mon Dieu,
a ceci à Te dire:
Il n’est d’autre nectar que de combler Tes voeux.

Adapté de Saranagati  » Les 6 pétales de l’abandon »
de Srila Bhaktivinoda Thakura
par Caranambuja Prabhu.


                 
SUITE: Servir Krishna ou servir ses sens ? 

(1) enjoyer: si ce terme anglais d' »enjoyer » est employé ici et accompagne le terme de « maître » c’est à raison. Car seul ce mot « enjoyer » est à même de traduire, de façon adéquate, la mentalité qui est liée à la conscience d’être maître en ce monde matériel plutôt que serviteur. Il est souvent utilisé par Srila Prabhupada. Malheureusement il n’existe aucun mot équivalent en français. On pourrait parler de « profiteur » et « jouisseur » mais ces termes français sont trop restrictifs, et trop suggestif pour le deuxième. Il évoque pour le « profiteur » quelqu’un qui tire d’une situation donnée avantage et profit de façon peu scrupuleuse. Quant à « jouisseur » il évoque essentiellement un épicurien, un débauché, un être sensuel et dépravé . Le terme d' »enjoyer », quant à lui, définit plus largement, toute personne qui se considère en droit de jouir du monde en tant que bénéficiaire légitime de tous les plaisirs qu’il contient. Et cela à des degrés plus ou moins élevés . Autant dire donc qu’à l’heure actuelle, ce terme définit la plupart des hommes habitants de cette planète. C’est donc ce terme de « bénéficiaire  » que nous utiliserons à la place de  » profiteur » ou « jouisseur ».

(2)…cette identité (liée uniquement à notre corps matériel) correspond bien à une certaine réalité , mais parce qu’elle est de nature trés éphémère, elle demeure en fait toute relative et donc, illusoire: Les achâryas (maitres spirituels accomplis) vaisnavas décrivent ce corps matériel et toute la manifestation matérielle comme illusoires, non pas dans le sens qu’ils n’existeraient pas, et seraient purement fictifs ( tout comme un rêve le serait) mais du fait qu’ils sont périssables et éphémères (asat). Les impersonnalistes ou mayavadis quant à eux, professent le slogan  » Brahma satyam, jagat mityam », seul le brahman (la radiance impersonnelle du brahman – selon eux, ultime et unique vérité absolue -) est réel (sat) et jagat, le corps et la manifestation matériels, ne sont que pure illusion (mityam). Et selon eux cette illusion est totale, une pure création de l’esprit, telle la manifestation d’un rêve. Ils n’existent tout simplement pas. Telles sont, entre autres différences, celles qui existent entre la théologie vaisnava et la théologie impersonnaliste. 

(3) les impersonnalistes-mayavadis poussent la mentalité de « maître de l’univers » à son apogée. Ils cherchent à anéantir leur égo et à se « fondre » en Dieu, le Brahman impersonnel. Ils pensent ainsi réaliser la parfaite unité avec Dieu et  « devenir » Dieu (attitude que le Srimad-Bhagavatam dénonce comme purement mentale et artificielle : vimukta maninas « ils deviennent  Dieu en imagination seulement » SB 10.2.32).



Catégories :L'extase de servir Krishna, La voie et la pratique du bhakti-yoga, Philosophie et transcendance

%d blogueurs aiment cette page :